Sainte Débarras (Sainte Wilgeforte)

Wilgeforte est une sainte légendaire de la tradition catholique, également invoquée en France (Normandie, Flandres) sous le nom de « Sainte Débarras ». Récits et représentations la dépeignent sous les traits d’une vierge barbue et crucifiée (la crucifixion était réservée aux hommes). Sa barbe est le résultat de ses prières pour échapper, selon les différentes légendes, au viol collectif, au mariage forcé ou à l’inceste de son père. Elle est celle que l’on invoque, entre autres choses, pour SE DÉBARRASSER D’UN ÉPOUX. Selon les langues, ses différents noms et surnoms sont : Wilgefortis, Débarrras, Uncumber, Ontcommer, Kümmermis ; mais aussi Livrade, Libérate, Liberada, bien qu’il puisse en ce cas s’agir d’une autre sainte du sud de l’Europe, non barbue, avec qui elle est parfois confondue.
On sait aujourd’hui que l’existence de Wilgeforte est purement légendaire, et on dit un peu rapidement qu’elle serait née d’un quiproquo, d’une erreur d’interprétation suite à la diffusion au nord-ouest de l’Europe, au 14e siècle, de copies du Volto Santo de la cathédrale Saint-Martin de Lucques, un crucifix byzantin très populaire au Moyen Âge ; habitué.es depuis des siècles à voir un Jésus crucifié quasi nu, les chrétien.nes du nord-ouest de l’Europe auraient interprété un Jésus crucifié « en robe », c’est à dire habillé d’une longue tunique serrée à la taille, comme étant l’image miraculeuse d’une femme barbue et crucifiée. Cependant cette façon un peu expéditive de considérer la création de cette figure est remise en question, je poste le compte-rendu de mes lectures à ce sujet sous la galerie ci-dessous.
Sainte Wilgeforte était fêtée le 20 juillet.

Sainte Wilgeforte peut être désormais vue et ré-appropriée comme une figure catholique de l’androgynie, du travestissement, et du refus de l’hétérosexualité. ⚧

 

Billy a sérigraphié les 50 affiches et pose avec un exemplaire fraichement imprimé.


POUR ALLER PLUS LOIN

Dans la foulée du projet dessiné, j’ai commencé à recenser les différentes représentations de Sainte Wilgeforte, d’abord en France, puis en Europe, puis (à venir) en Amérique du Sud.
La légende de Wilgeforte se confond parfois avec celles d’autres saintes, comme Sainte Julia de Corse (crucifiée), ou Sainte Libérata – qui est parfois une seule et même personne avec Wilgeforte, parfois une sainte plus ou moins distincte, non barbue, avec une autre hagiographie. La crucifixion féminine et la barbe étant les deux attributs particulièrement remarquables de Wilgeforte, je n’ai gardé que les occurrences qui présentent au moins l’un des ces deux éléments. La carte est en cours de création mais déjà consultable.
J’ai mis des photos chaque fois que c’est possible. Si vous avez des infos sur des représentations non répertoriées ici, n’hésitez pas à m’en faire part : hello_batmane (@) rocketmail.com



Enfin, pour celles et ceux que cela intéresse, voici un sommaire compte-rendu de mes lectures au sujet de Wilgeforte, qui complexifient la vision simpliste d’une « erreur d’interprétation » et replacent le culte de Wilgeforte dans une relation aux cultes pré-chrétien et aux déesses-mères androgynes, mais aussi au genre et à sa symbolique au Moyen-Âge.

J’ai lu deux livres relatifs à Wilgeforte, les deux seuls livres récents qui existent je crois (tous deux rédigés par des femmes btw) :

– « Étude sur Sainte Wilgeforte, et son culte en Flandre et en Normandie » (MaryAnge Tibot)
– « The Female Crucifix, Images of St. Wilgefortis Since the Middles Ages » (Ilse E. Friesen)

Et je vais vous faire une petit résumé de ce que j’ai appris de FRACASSANT dans ces bouquins.

Ces deux ouvrages assez différents m’ont surtout permis de complexifier l’apparition/invention de Sainte Wilgeforte, généralement sommairement présentée comme étant une erreur d’interprétation des chrétiens du Moyen-Âge face à une représentation byzantine du Christ (Le Santo Volto, aka la « Sainte Face ») dans la ville de Lucques (Italie), un Christ en croix habillé d’une longue tunique, que les chrétiens d’Europe habitués à voir le Christ crucifié demi-nu auraient pris pour une représentation d’une femme en robe, crucifiée et barbue, une boulette qui se serait ensuite répandue dans toute l’Europe – bolosses.

– « Étude sur Sainte Wilgeforte, et son culte en Flandre et en Normandie » (MaryAnge Tibot) –

L’autrice du premier de ces livres réfute franchement l’hypothèse simpliste de l’erreur (conne) d’interprétation. Elle inscrit l’invention de Sainte Wilgeforte dans un processus beaucoup plus volontaire si ce n’est conscient.Elle rappelle tout d’abord que les représentations de Christ habillés n’étaient pas si exceptionnelles, que les chrétien·nes savaient donc reconnaitre un Christ en tunique, et que les deux cultes (celui de Sainte Wilgeforte à partir du 13e siècle et celui du « Christ habillé ») sont attestés en parallèle au Moyen Âge dans les mêmes régions. Le Christ en croix au haut Moyen-Âge était représenté habillé, vivant et triomphant, et si un Christ résigné, puis plus tard demi-nu et en souffrance explicite, lui succède progressivement, les Christ habillés n’ont pas disparu en Europe et les représentations de Wilgeforte contemporaines de celles de Christ habillés sont souvent bien distinctes. Cela met déjà à mal l’hypothèse d’une erreur d’interprétation.

Ceci étant posé, l’autrice fait la supposition que Sainte Wilgeforte est plutôt l’héritière de croyances et divinités pré-christianiques, en particulier les déesses-mères païennes, à l’aspect et aux caractéristiques souvent androgynes, entités créatrices du monde et porteuses de vie et de mort, telle Ishtar. Les déesses Vénus / Aphrodite sont, elles (iells ?) aussi, représentées ou évoquées, parfois, sous forme androgyne ou barbue (Vénus barbue de Chypre, Aphroditos avec barbe, pénis et vêtements féminins). « Adorant Vénus nourricier, qu’il soit femelle ou qu’il soit mâle, à l’instar de la nourricière lumière des nuits » (Laevius, poète, dernier siècle avant JC).

Maryange Tibot soutient que cet héritage païen se retrouve au Moyen-Âge, qu’une religion ne chasse pas l’autre mais l’intégre et s’en nourrit, et que Sainte Wilgeforte pourrait être une résurgence de figures de Déesses-mères, parmi d’autres phénomènes comme celui des Vierges Noires. Wilgeforte n’est pas qu’une femme à barbe : le Christ lui a donné son visage, elle devient dépositaire de sa « Sainte Face » et imite aussi son martyre. Wilgeforte serait une entitée androgyne mêlant le Christ à un corps de Sainte.

« Les premiers chrétiens baignent dans une culture dans laquelle l’androgynie comme Être Primordial était légitime et naturel ». Avant la structuration du dogme chrétien, lors des premiers siècles après JC, on retrouve aussi des traditions et croyances intégrant de nombreux principes androgynes. Certains évangiles apocryphes (non retenus plus tard pour constituer le Nouveau Testament) évoquaient un Adam et Ève soudés en un être que Dieu sépara à la hache, les écrits gnostiques traitent de la notion de Saint-Esprit (membre de la Trinité avec Dieu et Jésus) comme étant féminine (voire le Saint-Esprit étant carrément Ève elle-même). Ces entités ont été censurées lorsque les « Pères de l’Église » décidèrent des textes et croyances orthodoxes, sélectionnant les Évangiles acceptables, mais les croyances hérétiques et gnostiques du début du christianisme persistèrent pendant des siècles, avant une recrudescence à partir du 12e siècle ; et Sainte Wilgeforte en serait l’une des incarnations. Et si son culte est très largement attesté au Moyen-Âge, il n’a jamais été encouragé par l’Église qui finira par la retirer du martyrologe en 1969.

Ce premier livre revient donc sur une histoire humaine de croyances et de cultes envers des entités, divinités et principes androgynes, et fait l’hypothèse que le christianisme n’aura pas réussi à éradiquer cette tendance, et que l’invention de Sainte Wilgeforte vers le 13e siècle tiendrait plus de la résurgence active et volontaire que de la bourde de chrétiens trop cons pour reconnaître un Christ en tunique. Certains rapprochements m’ont semblé un peu capillotractés, et la rédaction est parfois un peu lourde, mais le livre est très riche en symbolisme religieux et réhabilite Sainte Wilgeforte comme une nécessité plus qu’une anomalie.

Pour finir, un extrait d’une collection de papyrus traduits en copte au IIIe ou IVe siècle et découverte vers 1945 à Nag’Hammâdi, en Haute Égypte. Les textes initiaux en grec ancien datent probablement du IIe au IIIe siècle ; l’un de ces textes gnostique (tradition hérétique des premiers siècles après JC) donne la parole à une voix féminine, peut-être celle d’Isis ou de Sophia/Sophie (la Sagesse). La voix se nomme elle-même : « Tonnerre : Esprit parfait ».

« Car je suis la première et la dernière.
Je suis l’honorée et la méprisée
Je suis la prostituée et la sainte
Je suis l’épouse et la vierge.
Je suis la mère et la fille.
Je suis les membres de ma mère.
Je suis la stérile, et nombreux sont mes fils
Je suis la magnifiquement mariée et la célibataire.
Je suis l’accoucheuse et celle qui n’a pas procréé
Je suis la consolation des douleurs de l’enfantement
Je suis l’épousée et l’époux, et c’est mon mari qui m’a engendrée.
Je suis la mère de mon père
Je suis la sœur de mon mari et il est mon rejeton.
Ayez du respect pour moi.
Je suis la scandaleuse et la magnifique. »

– « The Female Crucifix, Images of St. Wilgefortis Since the Middles Ages » (Ilse E. Friesen) –

Comme l’ouvrage précédemment évoqué, « The Female Crucifix » complexifie largement l’hypothèse contemporaine d’une bête erreur d’interprétation face à un Christ en tunique pris pour une femme à barbe. Si le premier des deux livres développe sur les cultes pré-chrétiens et paléochrétiens dont pourrait être issue la figure de Wilgeforte/Kummernis, le second aborde le Moyen-Âge et le rapport aux genres et leur symbolique dans ce cadre. Un peu comme une suite, donc.

Le culte à Sainte Wilgeforte s’inscrit dans une histoire chrétienne médiévale et un certain rapport aux genres dans ce contexte. Au Moyen-Âge, la binarité de genre, les liens entre féminin et masculin, leur signification, était envisagés de façon très différente d’aujourd’hui. L’autrice retrace les nombreuses et volontaires ambiguïtés qui traversent l’iconographie religieuse et la pratique spirituelle. Les figures chrétiennes (Christ, Sainte Vierge, Saint-Esprit…) n’ont pas toujours été aussi binairement genrées que l’idée qu’on en a aujourd’hui.

En vrac, je reviens sur tout le premier chapitre du livre, avec différents exemples du rapport flexible et mouvant aux genres entretenus dans le contexte chrétien médiéval :

L’idée d’une union sacrée, mystique avec le Christ, imprègne les histoires des saint.es des deux sexes. Les pratiques de dévotion, d’auto-mortification, avaient pour objectif une union sacrée, un mariage divin avec le Christ. Les femmes comme les hommes étaient appelé.es devenir à devenir « l’épouse » bien aimée du Christ, l’humanité et l’Église étant considérées comme féminines par nature. Les hommes comme les femmes étaient encouragé.es à cultiver tout autant les vertus suprêmes de foi et d’amour incarnées par les saintes vierges que certaines qualités « viriles » comme le courage et la force morale pour devenir aussi semblables au christ que possible. Les hommes comme les femmes du Moyen Âge étaient invité.es à vivre dans leur chair la passion du Christ, et les mystiques des deux genres étaient respecté.es. Pendant ces siècles, la question de « l’imitation » du Christ fut très présente, je ne sais pas exactement comment traduire la notion qui traverse le livre : « becoming Christlike ». Aux premiers temps de l’Église, les femmes martyrs, les vierges martyres, renonçant à leur corps et leur sexualité, pouvaient dans leur engagement radical auprès du Christ « devenir homme », « femina virilis ». Une chrétienne martyrisée du 3e siècle, s’est vue en rêve avec un corps d’homme peu avant son martyre, et d’autres martyres ont décrit des visions semblables. Au fil des siècles, plus de femmes que d’hommes semblent s’être astreintes de façon aussi littérale que possible à une vie d’ascèse et de souffrances, avoir éprouvé des expériences mystiques et s’être dévouées toutes entières à l’adoration du Corps du Christ, à son imitation, jusqu’à « devenir » le Christ sur la croix, de diverses manières ; les stigmates sont d’ailleurs devenus au Moyen Âge tardif un phénomène miraculeux revendiqué uniquement par des mystiques femmes.

Paradoxalement, dans le même temps où des femmes mystiques travaillaient à « becoming Christlike », à devenir « womanChrist », le Christ pouvait être perçu et représenté comme féminin, accouchant de l’humanité et la nourrissant. La figure du Christ, être mystérieux, polymorphe, a une longue histoire d’intégration des deux sexes en son sein, il a été dans l’Antiquité comme au XVe siècle représenté avec des attributs physiques a minima androgynes, voire des éléments considérés comme féminins, maternels, notamment une poitrine plus ou moins marquée, ou une blessure sanglante semblable à une vulve, Le Christ étant dans sa chair à la fois le fils de Dieu et de Marie, l’unification des deux sexes, transcendant ces frontières, et symboliquement l’être accoucheur et nourricier de l’humanité. L’autrice du livre relie brièvement ces représentations à des survivances pré-Chrétiennes et paléoChrétiennes, des divinités présentant des caractéristiques ambiguës, androgynes, symboliques de fertilité et des pouvoirs de donner la Vie.La sculpture très célèbre du Christ en croix « Volto Santo », dont on dit qu’elle serait à l’origine de l’erreur aboutissant à la légende de Wilgeforte, a elle-même une poitrine suggérée sous sa tunique, et était habillé les jours de célébration d’une robe et de bijoux. Notons aussi qu’il a pu exister des représentations féminines du Saint-Esprit, mais aussi des Vierge Marie dotées de barbe, car mère de Dieu.

Je jette un peu en vrac donc, ces siècles d’une histoire chrétienne où les façons de percevoir, de s’identifier, d’incarner simultanément les genres, ont été assez fluides, flexibles. Dans ce contexte, la figure et les représentations de Wilgeforte, bien plus qu’une simple « sainte à barbe » issue d’une « erreur d’interprétation », peuvent être rapprochées autant de l’idéal mystique « d’imitation » voire du « devenir » Christ auquel tendaient les femmes mystiques, que des représentations nourricières, féminines, androgynes, du Christ. L’ambiguïté de genre de la sainte, loin d’être troublante, ou particulièrement exceptionnelle, pouvait être vue comme inspirante. Wilgeforte peut se confondre avec des représentations plus ou moins androgynes du Christ, certaines représentations restent difficiles aujourd’hui à identifier comme étant celles du Christ ou de Wilgeforte, et cette ambiguïté peut être considérée comme volontaire. Il existe des représentations très variées, sur un spectre qui va de la figure évidemment féminine, dotée de vêtements cintrés, de chaussures à talons (!) et sans barbe, à des figures qui sont des Christ en croix qu’on a intentionnellement transformés en Wilgeforte (ou Kummernis) par l’ajout de quelques vêtements. Wilgeforte peut s’apparenter à un Christ au féminin, ou à une martyre atteignant le « devenir Christ ». Sa barbe n’est pas une barrière de laideur contre un mariage non désiré, ou pas seulement, mais c’est aussi un cadeau divin, une sainte face christique, dans un Moyen Âge où le rôle du genre dans les représentations et identifications semble très loin de ce que l’Église en fait aujourd’hui.

A propos de l’Église, rappelons donc que le culte de Sainte Wilgeforte était une pratique avant tout populaire. Elle était effectivement une sainte proche des femmes en détresse. Mais, et c’est difficile d’imaginer cela aujourd’hui où cette figure a complètement disparu : son culte était bien plus vaste, elle était vénérée et priée bien au-delà des violences conjugales, c’était une sainte réconfortante, consolatrice et libératrice, et sa popularité était immense. Elle a littéralement concurrencé la Vierge Marie dans plusieurs régions d’Europe, Vierge Marie avec qui son culte se confondait même parfois. Ses représentations se retrouvaient dans de nombreuses églises, et le livre fait un focus sur certaines régions comme le Tyrol ou la Bavière. Sa popularité décroit à partir du 19e siècle, sous l’influence d’une Église dérangée par cette vénération, lui préférant des saint.es plus traditionnel.les, décourageant puis finalement supprimant son culte… en 1969, année où Wilgeforte/Kummernis fut donc retirée du martyrologe chrétien.

Et pourtant, et ça je suis tombée dessus par hasard cet été en faisant mes petites recherches obsessionnelles, la paroisse Saint Joseph de Tutzing, en Bavière (l’une des régions d’Europe où le culte à Sainte Kummernis fut le plus fort) organisait un pèlerinage en son honneur … pas plus tard que l’été dernier, le 19 mai 2020. Mais oui. Immensément populaire au Moyen Âge tardif, désormais tombée dans l’oubli, Wilgeforte n’a pas pas tout à fait dit son dernier mot.